Ma mère m’accueillit avec sa froideur habituelle. La passion croissante de mon père pour moi, passion à laquelle il s’abandonnait joyeusement, n’ayant plus à se contraindre devant ma grand-mère, lui paraissait excessive.
«Il semble que ta fille soit une divinité sur la terre, lui dit-elle un jour devant moi.
--C’est mieux que cela, c’est ma fille! répondit mon père, et en tout cas, ajouta-t-il en riant, je ne me tromperais pas beaucoup si je la croyais fille de l’Olympe.»
Ma mère détestait les mots d’esprit, qu’elle rangeait dans la catégorie des taquineries, et celui-là ne lui plut guère. Depuis le séjour de mon père à Bruxelles, elle appelait son mari, tout en le tutoyant: Monsieur Lambert.
«Oh! Monsieur Lambert, c’est de bien mauvais goût, ce que tu dis là.»
Le mot, à moi, me parut joli, et je le répétai, en riant, plus d’une fois à mon père, lorsqu’il m’instruisait sur la Grèce. Comme il trouvait mon esprit ouvert aux choses antiques, je lui répondais:
«Ne suis-je pas fille de l’Olympe?»
Mon père m’emmenait partout avec lui, à pied, dans ses visites à ses malades aux alentours. Il m’apprenait à conduire son cheval, très vif, et, dans sa voiture à deux places, nous allions, par les bonnes et mauvaises routes, voir les pauvres et les riches, les pauvres surtout.
Je lui parlais de mes études d’histoire, des opinions de ma grand-mère, que je partageais.
«Vois-tu, me disait-il, ta grand-mère et toi, vous admirez avec raison Louis XI et Louis XIII parce que vous croyez toutes deux que, sous leur règne, les grands ont été abattus; or, ils n’ont changé que de condition vis-à-vis de la royauté. Ils sont devenus courtisans, ils ont été domestiqués par les rois, mais ils restaient à peu près les mêmes vis-à-vis des bourgeois et du peuple; ils continuaient à maintenir avec leurs inférieurs les distances que les souverains avaient établies avec eux. L’égalité n’était nulle part avant la Révolution. Elle seule a commencé le grand œuvre. Laisse-moi te parler de Saint-Just, avec lequel, parmi les révolutionnaires, je me sens le plus en compréhension. Il est pour moi l’ami connu et perdu. Je te conduirai chez sa sœur, tu verras comme elle est distinguée et douce, tu l’amuseras. Elle parle de son frère avec tant d’affection qu’il ne sera plus pour toi, mon Saint-Just, le coupeur de têtes de ta grand-mère, le monstre de ton grand-père.
--Ah! par exemple, papa, moi être comme toi l’ami d’un affreux Saint-Just ou d’un horrible Robespierre, jamais.
--Qu’en sais-tu? on ne t’a jusqu’ici fait entendre qu’une cloche et qu’un son. Tu détestes l’injustice, tu aimes les humbles et les petits; tu absoudras ceux qui les ont émancipés dans le sens de la justice, même violemment. Vois-tu, dans la politique, on n’a jamais de mesure. C’est une balançoire! ajoutait-il en riant. On est lancé par elle deux fois aux extrêmes et l’on ne passe qu’une fois sur trois au milieu.
--Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux; comme ma grand-mère, je déteste les extrêmes de ta balançoire politique.
--Juliette, tu n’es pas sérieuse.
--Mais, papa, c’est toi qui as commencé avec ta balançoire.
--Eh bien, je me repens, et je veux te dire une fois pour toutes que même la grande Révolution n’en a pas fait assez.
--Ah! l’horreur! papa.
--Non. Écoute-moi bien. Les seigneurs avaient opprimé les serfs, tu sais comment et tu le sais bien, tu en parles même savamment; ta grand-mère et toi, vous jugez les «grands» comme ils doivent l’être, mais ce n’est pas tout, il ne faut pas s’arrêter en chemin; depuis que les seigneurs sont abattus, d’autres oppresseurs, tout aussi durs, tout aussi tyranniques pour les humbles et les petits, les ont remplacés, et ceux-là n’ont pas la vaillance et l’allure qu’ont eues les féodaux, les gens de la chevalerie. Les «grands» d’aujourd’hui sont les grands bourgeois. Il faut de nouveaux Louis XI, de nouveaux Richelieu, une autre Révolution, pour détruire cette autre féodalité. Les nouvelles formules sont trouvées, ma Juliette, pour que le règne de la justice absolue s’ouvre enfin, et ce sera par la République, par les principes de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’y aura plus ni richesses exagérées, ni complètes misères. La souffrance, comme la justice, sera distribuée équitablement.
--Ce sera bien beau, ce temps-là, papa, mais arrivera-t-il jamais?»
Je doutais de la perspicacité des jugements de mon père; on m’avait trop dit qu’il était un rêveur absurde et dangereux, et cependant ses paroles se gravaient dans mon cœur, parce que je les trouvais généreuses et tendres pour les malheureux.
Il est facile d’expliquer la séduction de théories aussi naïves sur l’esprit d’un enfant. De tels mots résonnaient bien à l’oreille. Mon père était le type de ceux qu’on a appelés plus tard les vieilles barbes de 1848. Idéaliste, sans aucune notion des possibilités du réel, mon père croyait que ses conceptions politiques étaient des vérités absolues. Aussi sentimental et aussi romanesque que ma grand-mère, il nourrissait pour la vie publique des illusions semblables à celles qu’elle nourrissait pour la vie individuelle.
Cependant quelques-unes de ces conceptions m’apparurent peu à peu, à moi, enfant, comme sublimes.
Mon père mêlait la nature à tout ce qu’il me prêchait, car il me prêchait! La doctrine du Christ, qui avait donné au monde les formules de liberté, d’égalité et de fraternité, se mêlait en son esprit à un paganisme exubérant, poétique, et cet amalgame fournissait à ses discours de pompeux arguments sur la charité, sur les lois du sacrifice social, sur la divinisation de l’héroïsme humain. Mon imagination de fillette, initiée déjà aux recherches de ce que ma grand-mère appelait «les choses supérieures», éblouie, se laissait peu à peu séduire.
L’habileté de professeur qu’avait mon père le servait merveilleusement pour mettre à ma portée tout ce dont il me parlait. Il simplifiait les choses à tel point qu’il en arrivait à me faire causer avec lui et à me faire croire qu’il trouvait un plaisir extrême à nos entretiens.
Quelle fierté j’en éprouvai. Il mêlait à tout ce qu’il me disait des paroles prudentes: «Je ne te dis pas cela pour te convaincre; tu es trop jeune encore pour que j’insiste, je t’apprendrai plus tard» etc., etc. Je n’entendais que d’admirables phrases sonores et ne pouvais juger des lacunes des démonstrations pratiques ou de la possibilité des applications. J’étais attendrie par les principes de dévouement aux classes déshéritées dont il ne cessait de m’entretenir.
J’avais cependant le secret instinct que la violence de mon père, dont il donnait des preuves trop fréquentes, pourrait en faire un méchant comme son Saint-Just pour les fortunés, aussi bien que sa bonté en faisait un bon pour les malheureux. Et je voulais savoir si je devinais juste. C’était une cachette intérieure à découvrir.
«Après tout ton Saint-Just, je le veux bien, aimait les petits autant que toi, dis-je un jour à mon père, mais tu ne peux pas me prouver qu’il n’ait pas été un cruel, qu’il n’ait pas tué.»
Mon père me répondit:
«L’action change la nature des hommes, il faut juger Saint-Just sur ses intentions.
--L’enfer en est pavé, papa.»
Je savais ce que je voulais savoir.
«Quoi qu’en dise ta grand-mère, ajouta mon père, je n’aime pas Robespierre parce qu’il fut jacobin-né. On ne doit pas naître jacobin. On peut le devenir, mais il faut tout d’abord s’être senti humanitaire. La férocité n’est permise que pour la défense des principes et de la patrie en danger. Il faut, pour la légitimer, qu’il y ait eu provocation.»
Comme il m’avait parlé des feuilles qui sont sensibles, je répliquais, quand ce que me disait mon père me déplaisait:
«Assez, papa, je me replie!»
Alors il m’appelait sensitive et nous nous taisions.
Parfois il me semblait qu’il me tenaillait la tête comme le faisait trop souvent ma grand-mère. Je sentais une grande douleur aux tempes et je disais:
«Je ne peux plus t’écouter, j’ai mal.»
Mon père recevait un grand journal: La Démocratie Pacifique de Victor Considérant. Il avait été l’un des premiers abonnés. Ma grand-mère ne lisait pas de journaux. Elle apprenait les nouvelles par mon grand-père, qui lisait les Gazettes à son cercle. Je trouvais admirable mon père, qui, tous les jours, parcourait quatre grandes feuilles et savait à Blérancourt ce qui se passait dans le monde entier.
Plus tard, en me reportant à ce que j’éprouvai dans mon enfance et dans mes premières années de jeunesse, je me rappelai qu’alors les «murs» de ma cervelle m’apparaissaient comme trop minces pour supporter la pression et la masse des idées que mon père et ma grand-mère voulaient alternativement y faire entrer. Je sentais quelquefois ces «murs» fléchir et menacer de crouler.
Je jouais souvent avec la fille du pharmacien, Émilienne Decaisne, petite nièce de Saint-Just. Je la trouvais bonne et charmante, mais mon père disait qu’elle n’était pas assez fière de son grand-oncle. Il faisait sans cesse enrager son ami Decaisne, le «trop tiède neveu de Saint-Just», comme il l’appelait.
J’allai un jour chez la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, mère du pharmacien, grand-mère d’Émilienne. Elle habitait à l’autre bout de cette adorable place de Blérancourt qu’on appelle le Marais, où les allées de tilleuls embaument au printemps, où les restes du vieux château Louis XIV ont tant de style. Mme Decaisne habitait une maison du XVIIIe siècle, intacte, donnant sur un grand jardin entouré de hauts murs.
C’était une très vieille dame, d’une extrême distinction, grande et mince, habillée à l’ancienne mode, faisant de jolies révérences, relevant sa robe des deux mains avec beaucoup de grâce quand elle marchait dans le jardin, et qui, disait mon père, paraissait toujours prête à danser le menuet.
Dans son grand salon meublé de meubles Louis XV et Louis XVI, que ma grand-mère m’avait appris à connaître et à aimer, et que mon père trouvait rococos et horribles, n’aimant lui, que les meubles modernes, les meubles «du progrès» en acajou et en palissandre, Mme Decaisne m’eut l’air d’une apparition.
Elle avait à demeure dans sa maison, quoique son fils ne l’aimât pas, m’avait dit mon père avant d’entrer, un vieil ami, chevalier de Saint-Louis, habillé, lui aussi, comme au temps passé et qu’on appelait simplement: «Monsieur le chevalier.»
Mme Decaisne et le chevalier étaient restés tous deux très royalistes, légitimistes, détestant la «branche Égalité», mais fidèles à la mémoire de Saint-Just dont le chevalier avait été l’ami. Malgré «les crimes qu’on lui a fait commettre» disait Mme Decaisne, elle et le chevalier ne cessaient pas de le chérir.
Le chevalier m’amusait beaucoup parce qu’il glissait et sautillait sur les parquets cirés et qu’il baisait la main de Mme Decaisne dès qu’il la quittait un instant.
Il parlait avec attendrissement de Saint-Just.
«N’est-ce pas, Monsieur le chevalier, lui dit mon père, que vous ne voyez encore aujourd’hui dans Saint-Just que ce qu’il a été le plus sincèrement et le plus longtemps, l’humanitaire et le poète?
--C’est vrai. D’ailleurs, ajoutait le chevalier, lui si intelligent, si supérieur, si plein de grand avenir a expié ses erreurs par la mort. Il faut l’avoir vu comme moi dans la tourmente pour comprendre comment un homme bon et noble, mais exalté, peut, à certaines heures, trouver que «le sang est nécessaire».
Le «sang nécessaire» me resta dans l’esprit après que j’eus entendu cette phrase dite par le chevalier.
J’en parlai à mon retour à Chauny à ma grand-mère, qui ne s’indigna pas autant que je le pensais.
«Lorsque les rois protégèrent le peuple contre les grands, on les vit verser «le sang nécessaire» me dit-elle, et les rois ont grandi malgré leurs crimes. Les hommes de la Révolution, s’ils n’avaient versé que le sang ennemi aux frontières et le sang des traîtres, et il y en a eu, pareils à Messieurs de Sainte-Aldegonde, qui, durant l’invasion, appelaient les envahisseurs de la France «nos amis les ennemis», si, dis-je, les hommes de la Révolution n’avaient pas tué pour tuer, on les eût absous, mais ils ont sacrifié à leur férocité des innocents, et il ne leur sera jamais pardonné. Ton père est de ceux qui, comme Saint-Just, voudraient épurer et épurer encore, après avoir versé «le sang nécessaire». C’est bien un de ces jacobins humanitaires, gens plus cruels que les plus méchants, qui se croient le droit d’être implacables sous prétexte qu’ils ont été sensibles dans leurs jeunes années.»
Mais je reviens à la sœur de Saint-Just. Elle me prit en affection. Vivant avec mes grands-parents que je trouvais jeunes encore, j’adorais les vieux. Mme Decaisne me lut un jour des vers de Saint-Just. Il s’agissait d’un petit pâtre conduisant gaiement son troupeau de roses désolées d’avoir des épines. Elle mit tant d’émotion dans cette lecture que je versai des larmes et que je conquis son cœur et celui du chevalier.
Ces trois semaines passèrent avec une rapidité si grande que j’écrivis très peu à ma grand-mère, n’osant pas lui parler de mes conversations avec mon père et de l’impression qu’elles me faisaient. Je me disais qu’il vaudrait mieux doucement me confesser et, de même que mon père m’avait éclairé sur ses idées, j’éclairerais ma grand-mère sur les miennes. Je n’étais pas convertie d’ailleurs. La férocité de Saint-Just absoute pour des raisons que je me rappelais mal; mon père, si bon, si bienfaisant, pouvant devenir cruel après «provocation»--je me souvenais de ce mot-là--tout cela soulevait de grandes révoltes en moi et bouleversait mes premiers enthousiasmes.
Il y eut plusieurs «drames de famille» à cause de moi. Je prenais une trop grande place dans la vie de mon père, et ma mère ne pouvait dominer ce malheureux sentiment qui nous a causés à tous tant de chagrins: sa jalousie.
Mon père l’aimait passionnément pour sa beauté qui eût dû lui donner tous les droits de se croire aimée; moi-même je la regardais avec admiration et lui avais voué une sorte de culte extérieur; mes grands-parents étaient fiers d’elle. Mais elle avait détruit notre tendresse à tous par sa froideur, notre confiance en son affection parce qu’elle doutait sans cesse de la nôtre; aucune de nos assurances ne pouvait la convaincre, tandis qu’un mot dit au hasard, sans intention, devenait une preuve de ce qu’elle imaginait, et alors elle était d’une dureté qui eût pu faire croire à sa méchanceté. Or, ses reproches immérités, sanglants, ses insinuations, ses accusations, n’étaient qu’une sorte de désespoir de n’être pas arrivée à nous imposer la façon dont elle voulait être aimée et de ne pouvoir conquérir une plus grande somme de notre affection justement par les procédés qui nous faisaient l’aimer moins.
Mon père désirait me ramener lui-même à ma grand-mère. Ma mère s’y opposa et ce fut elle qui me reconduisit. Le mal qu’elle me fit dans ce petit voyage me rappela mon premier jour de pension.
Nous étions montées sur un âne toutes deux et nous avions déjà fait un assez grand bout de la route, quand, notre monture se fatiguant, ma mère descendit. Elle causait en marchant, tandis que très fière je tenais les rênes et n’eusse voulu songer qu’à cela.
Ma mère m’interrogeait de façon troublante et inquiétante sur l’amour de ma grand-mère. Elle m’impatientait, et, peu habituée à me dominer, je répondis deux ou trois fois:
«Maman, je t’en prie, laisse-moi tranquille, tu me tourmentes plus que M. le doyen à la confession.
--Est-ce que ta grand-mère te dit qu’elle te mariera et te donnera beaucoup d’argent, une dot?» me demanda brusquement ma mère après un silence.
Levée de bonne heure, l’esprit alourdi, et, tracassée depuis une demi-heure, je répondis malheureusement:
«Oui, grand-mère me donnera une dot, aussi grosse qu’elle le pourra. Es-tu contente?»
Ma mère frappa l’âne qui, lui aussi, s’endormait. J’eus une secousse si rude que je tombai dans le sens opposé à ma mère sur un tas de pierres.
Le coup m’avait étourdie. Je saignais, le sang m’aveuglait. J’appelai maman et je ne la sentais plus là. Je me relevai, je pris mon mouchoir et j’étanchai le sang de mon front; mes larmes me permirent d’ouvrir les yeux. Je regardai. Un tournant de la route m’empêchait de voir à quelle distance pouvait être ma mère. Elle avait disparu exprès pour me punir. Je crus qu’elle m’abandonnait seule, ensanglantée...
Je me mis à courir de toutes mes forces. Ma mère m’attendait. Le sang dont mon visage était couvert et qui venait d’une blessure sous mes cheveux près de la tempe, blessure qui eût pu me tuer, dit le soir mon grand-père, ne l’attendrit pas. Elle m’enleva de terre par ma ceinture, sans descendre de l’âne sur lequel elle était remontée, me plaça sur ses genoux sans dire un mot, me tenant avec son bras gauche très serré, tandis qu’elle conduisait l’âne de la main droite, lui tapant sur la tête avec les guides.
J’étais horriblement mal assise et je souffrais de ma posture, mais je ne me plaignis pas. Je ne pensais qu’à arriver, à revoir ma grand-mère, à ne plus la quitter jamais.
Je ne cessai de sangloter, et les gens qui nous rencontraient ne comprenaient rien à mon désespoir et à l’impassibilité de ma mère.
Ma grand-mère, prévenue de mon arrivée, était à la fenêtre avec Arthémise. En nous apercevant, elles accoururent à la porte. Lorsque ma grand-mère me vit en cet état, elle m’entraîna au salon, désolée, ne pouvant m’embrasser tant j’avais de sang caillé sur la figure.
Elle commençait à m’interroger, anxieuse, quand ma mère, qui avait conduit l’âne à l’écurie suivie d’Arthémise, entra comme une bombe dans le salon et entama l’éternel «drame de famille» avec tant de colère que la dispute se passionna de plus en plus et que pleurante, désespérée, prise d’un saignement de nez que mon mouchoir trempé ne pouvait plus contenir, je fus bientôt couverte de sang.
Je ne comprenais rien aux explications de ma mère et de ma grand-mère, tant elles étaient entrecroisées et tant je souffrais de la tête.
J’avais certainement eu tort de dire ce que j’avais dit, je me sentais misérablement coupable, mais est-ce que des paroles irréfléchies d’une enfant méritaient qu’on la laissât en un tel état?
«Alors, disait ma mère, tu as promis une dot aussi grosse que tu pourras la faire, et sans doute ton héritage à Juliette? Je ne suis donc décidément rien pour toi? Alors tu me renies, moi, ta fille? Je me moque de ton argent, mais l’humiliation d’être ainsi traitée par toi, cela je ne le supporterai pas.»
Lorsque je pense à ma détresse durant ces minutes inoubliables, j’en ressens encore le choc tant je fus secouée dans tout mon être, et tant j’eus conscience de la cruauté jalouse de ma mère.
Mon grand-père apparut d’un côté, Arthémise de l’autre. Il me regarda, écouta un instant et comprit ce qui se passait. Je me jetai dans ses bras, tuméfiée, gonflée, pleurante, saignante, dans une telle misère de délaissement, d’abandon, que le cœur de mon grand-père en fut bouleversé.
«Vous êtes plus folles, plus mauvaises, plus féroces l’une que l’autre, s’écria-t-il d’une voix furieuse. Vos scènes, vos soupçons, vos explications idiotes, imbéciles, ne vous laissent pas même un atome de sentiment maternel. Vous me tuez cette enfant. Vous la tuez, entendez-vous? Olympe, ne te rappelles-tu pas que ton fils est mort de convulsion, après l’une de tes scènes? Regardez-la donc, votre unique enfant à toutes deux. Est-ce qu’elle ne vous fait pas pitié, mégères? Et vous me chanterez à présent que vous aimez Juliette! Tenez, j’ai envie de vous la prendre et de m’enfuir avec elle au bout du monde. Mais regardez-la donc!»
Et mon grand-père, qui aimait le drame lui aussi, me plaça debout sur une chaise. Mes sanglots redoublaient, et je devais être bien pitoyable à voir, car ma mère et ma grand-mère se jetèrent sur moi effrayées. Mon grand-père les éloigna et me mit dans les bras d’Arthémise, qui recommença son antienne:
«C’est un meurtre!»
Ce mot me remit en mémoire, avec une netteté singulière l’aventure de la pension, et je criais à ma grand-mère:
«Cette fois je ne te pardonnerai plus.»
Mes lèvres tremblaient, ma gorge était pleine de sang, j’étais glacée.
Tandis que mon grand-père me lavait, ma grand-mère faisait du feu en pleurant. Lorsque je fus réchauffée et calmée, mon grand-père, avec une fureur, une dureté que je ne lui avais jamais vues, se jeta sur ma mère, lui prit les deux poignets et la secouant lui dit:
«Il ne suffit pas que son père et sa grand-mère surexcitent le cerveau de cette petite à le faire claquer. Voilà que toi tu lui donnes une commotion cérébrale à nous la rendre folle.»
Et comme ma mère en s’excusant recommençait à m’accuser:
«Tais-toi et prends garde, s’écria mon grand-père menaçant. Je croyais jusqu’aujourd’hui que tu ressemblais à ma pauvre et trop passive, trop «brouteuse» mère, ne va pas me rappeler mon père par ta féroce insensibilité! Si tu continues je te ferai demander pardon à genoux à ta fille.
--Tu me brises les poignets, lui dit-elle, lâche-moi. J’ai bien le droit...»
Je crus que mon grand-père allait la battre. Sa voix devint si terrible que je vis ma grand-mère près de moi frissonner.
«Te repens-tu? du mal que tu as fait à ta fille?
--Oui, dit-elle, tombant assise sur une chaise, dominée par son père qu’elle craignait seul et qui n’était violent, qui n’avait de fermeté que pour elle.»
Pauvre mère! elle souffrait à tel point elle-même de sa passion jalouse, maladive, que plus tard, lorsque la paralysie l’eut atteinte et qu’elle nous confia ses tortures, nous lui avons pardonné de grand cœur ses emportements.