--Je vous avais fait prier de prendre la brouette, monsieur Fiodor. La porte de la buanderie est si basse! Sûrement vous aurez encore abîmé le chambranle.
--Qu’importe? (Il déposa le petit fût à la place ordinaire, et tourna vers Mme Fernande un visage calme et triste.) Oui, qu’importe? Je n’ai reçu d’ordre de personne, je n’ai voulu que vous plaire, rendre service. Pour le reste, n’est-il pas juste que j’agisse à ma guise, selon ma fantaisie, au risque d’égratigner en passant une pièce de chêne? C’est une chose qu’une femme ne peut comprendre, on a parfois besoin d’éprouver ses muscles.
--Il faut que vous ayez toujours raison, répliqua la cuisinière d’un ton bourru, où il sentait très bien frémir l’impatience, la curiosité, un dépit qui lui plut. A la moindre observation, que de phrases!
--Nous sommes ainsi, fit-il. Nous sommes bavards. Et cependant je suis capable de parler comme un Français, plus brutalement même. Vous pensez beaucoup de mal, madame Fernande, trop de mal... On ne doit pas... on doit délivrer son cœur... Moi aussi je veux vous dire un mot de mademoiselle Francine.
--Vous avez peut-être écouté aux portes, ne vous gênez pas, remarqua la grosse femme furieuse et déçue. Je m’en moque. J’ai assez de vos manières, voilà le mot. Une mère de famille n’a pas à vous cacher ce qu’elle pense. Votre place, monsieur Fiodor, n’est pas dans une maison sérieuse, dans une maison d’honnêtes gens. Il y a de la bêtise ici, je ne prétends pas le contraire, mais il n’y a pas de méchanceté. Vous, vous êtes méchant. Je connais Francine. Vous l’avez rendue folle exprès, par vice; vous êtes malin comme un singe. Elle finira par se détruire, vous l’aurez assassinée... On en guillotine qui sont moins coupables que vous.
Elle s’attendait à un cri de colère, ou peut-être à un éclat de rire, un défi. Le Russe l’écoutait en silence, immobile, aussi pâle qu’un mort. Elle se tut.
--Est-ce possible? dit-il tout à coup de sa voix chantante. Regardez cette poitrine, madame Fernande (il écarta violemment sa chemise de soie, découvrit une peau nue et lisse, marquée de cinq cicatrices profondes). Voyez la trace des balles. J’ai été fusillé à Vrosky, devant le mur de l’école, moi qui vous parle, les cinq canons de fusil à quelques pas (je les aurais presque touchés de ma main), et la neige était rouge de sang. Ils avaient allumé un feu avec les bancs et le tableau noir, ils y brûlaient nos effets, nos papiers, nos pauvres culottes raccommodées avec du chanvre et un bâton pointu, nos bottes... Je voyais monter cette fumée sale dans le ciel. Quel homme a contemplé sa fin de plus près, face à face? Hé bien! par ce souvenir qui m’est plus sacré que n’importe quelle femme, que ma mère même (Il se signa sur les lèvres), je n’ai pas voulu faire le mal, j’ai agi avec simplicité, sottement... J’aurais désiré que la fille fût mon amie, ma camarade. Où est mon crime? Elle était jadis simple et fraîche, champêtre, elle sentait le foin, je l’eusse volontiers embrassée ainsi qu’un petit frère. Aujourd’hui, voyez-la, que puis-je? elle a renié sa nature, elle est entrée dans le vieux mensonge. D’elle ou de moi qui a changé?
--Oh! vous parlez bien, vous êtes rusé, je connais vos malices... Seulement, avouez que depuis des semaines vous tourniez autour de la petite, vous parliez bas... Elle était là comme un oiseau, tellement blottie, fascinée, elle aurait tenu dans le creux de la main. Et puis vous l’avez appris à jurer en russe, à fumer, à boire de l’éther... des saletés.
--Devais-je me moquer d’elle, la rudoyer? Je ne vous le cacherai pas, madame Fernande (l’expression de son regard devint tout à coup si vague que la cuisinière en soupira de surprise et de dégoût), vous semblez ne savoir nullement ce qu’est le malheur. La fille, elle, le sait. Car pleurer un mort, la perte d’un procès, jurer contre le Christ, blasphémer, ce n’est pas le malheur. Le malheur est calme, solennel, ainsi qu’un roi sur son trône, muet comme un suaire. Quant au désespoir, il nous donne un empire égal à celui de Dieu.
--Et c’est ce que vous contiez à une gamine, farceur?
--Madame Fernande, dit le Russe sans cesser de sourire d’un sourire humble, innocent, détrompez-vous: une femme comprend aisément le malheur. Oui, il y a sans doute en chaque femme comme une source de tristesse. Ainsi cherche-t-on l’eau sous la terre. Voyez, cependant: mademoiselle Francine l’a épuisée d’un coup, c’était une petite source de rien. Aujourd’hui, elle ne sait que pleurer, s’enivrer, décacheter mes lettres, ou boire dans mon verre aussitôt que je tourne le dos pour allumer une cigarette. Ce sont des enfantillages.
--Et si elle se tue, appellerez-vous ça encore un enfantillage, hypocrite que vous êtes!
--Assez! fit le chauffeur d’une voix grave. Je gagne ma vie honnêtement, je fais mon service, je ne souffrirai pas que vous m’insultiez. D’ailleurs, je désespère de me faire comprendre de vous, madame Fernande. Certes, j’ai commis bien des actes téméraires qui vous paraîtraient incroyables. Le plus téméraire de tous sera probablement d’être entré un jour dans cette maison.
--Hein, quoi? Quelle maison?
M. Fiodor pâlit, croisa nerveusement les mains.
--Vous savez ce que cela signifie, madame Fernande. Sur ce point du moins, vous voyez clair. Le mensonge est ici plus vivace qu’ailleurs, il jette sa graine partout, il finirait par ronger la pierre. La vieille dame est née de lui, c’est sûr. Elle ressemble à un champignon poussé entre les racines d’un arbre, au crépuscule... Notez qu’elle n’a commis aucun crime, je suppose; mais son âme est avec son trousseau de clefs, la mère avare! Et pour lui, qui donc l’a jamais vu rire d’un rire d’homme? Avec sa barbe de pauvre, ses mains molles, la peau grise de son cou, son haleine? Écoutez, madame Fernande, excusez-moi: je le crois mort depuis longtemps.
--Quelle horreur!
--Il y a encore ses amis--les «intimes amis» en français, n’est-ce pas? Christ! A Paris, d’abord, ils m’ont fait rire. Ici, je les déteste. L’évêque Espelette ressemble à n’importe quelle dame professeur à l’Institut des jeunes filles d’Ostrov. Son âme à lui doit être une petite flûte. Comme il caresse des mains, du regard, comme il souhaite plaire! Il joue avec le médecin La Pérouse, avec le journaliste, avec le juif, avec tous... Ils jouent entre eux, ainsi que des enfants tristes, dans la cendre, un jour d’hiver. Ils ne savent assurément ce qu’ils veulent. Chacun désire un rang, une place, la renommée, l’or, et sitôt la place occupée, je suppose, elle est trop grande pour lui, il désire humblement plus bas. Oui, madame Fernande, personne ici n’a le courage du bien ni du mal. Satan lui-même s’y dessinerait comme une traînée de poussière sur un mur.
Ses longs yeux brillaient de plaisir; il alluma une cigarette.
--D’ailleurs, n’avons-nous pas maintenant assez parlé, madame Fernande, à quoi bon? Je dois remplir mon réservoir, j’ai cent kilomètres de route à dévider avant sept heures.
--Attendez un peu! supplia la cuisinière presque humblement. Voyez-vous, j’ai servi des maîtres qui ne valaient pas ceux-là pour les manières, l’éducation, la fortune, et le reste. Cependant, parole d’honneur, je n’ai jamais été si mal à l’aise. Je rêve les nuits, il faut que je rallume ma bougie, j’ai même des tremblements. Ça ne m’était pas arrivé depuis la mort de ma troisième fille... Tenez! la vieille dame est ce qu’elle est, d’accord. Seulement j’ai du mal à l’entendre traiter de chameau, en face, sans baisser la voix--je fais la sourde, je voudrais me fourrer dans un trou... Notez qu’elle comprend, j’en jurerais, mais elle n’est pas sûre; autrement elle leur sauterait aux yeux, la vilaine! Et puis le patron a horreur de la jeunesse, c’est connu. Sa femme est morte d’ennui. Positivement, il resserre le cœur. Sans plus parler de Francine, monsieur Fiodor, ni me mêler autrement de vos affaires, votre place n’est pas ici. Non, croyez-moi, l’air d’ici ne vaut pas grand’chose pour vous.
--Allons donc! dit le Russe d’une voix douce. Il est trop tard, madame Fernande. Je dois voir la fin de cette aventure, vous le savez. Peut-être les gens ne sont-ils pas ici pires qu’ailleurs, médiocres seulement, ridicules et bas... mais l’air qu’ils respirent suffirait à les rendre plus noirs que des démons. Moi-même, j’ai perdu mon sens, je suis pareil au mot d’une langue oubliée. Hélas! madame Fernande, le secret de cette maison n’est pas le mal--non--mais la grâce. Nos âmes maudites la boivent comme l’eau, ne lui trouvent aucun goût, aucune saveur, bien qu’elle soit le feu qui nous consumera tous éternellement... Que dire? Chacun de nous s’agite en vain, se débat; nous sommes pris entre les mailles d’un filet qui nous emporte pêle-mêle où nous ne voulons pas aller. Excusez-moi de parler devant vous ce langage insensé... Je vous parais fou, délirant, vous me croyez ivre...
--Que non. Tout finaud que vous êtes, vous n’en remontrerez pas à une fille de la vallée d’Avre. Je suis votre pensée depuis un moment, monsieur Fiodor, je ne la perds pas de vue, comme une tanche au fond de l’eau. Bah! vous parleriez bien encore, je lis ça dans vos yeux... Un homme ordinaire, quand il a quelque chose à dire, ses yeux brillent. Les vôtres languissent. Il n’y a pas moyen de se tromper.
--Moi aussi, s’écria le chauffeur avec une impatience presque convulsive, moi aussi je connais votre pensée. Qu’importe Francine, hein? Nous nous moquons bien de la fille! Il y aura bientôt deux semaines--je pourrais donner l’heure exacte, vous avez pensé me prendre en défaut, me surprendre... Oui, c’était le jour où la vieille dame s’est perdue. Monsieur grondait, hochait la tête, il n’a jamais paru plus petit, plus mesquin. Il sentait le rat. Quelle chaleur! Le mastic coulait le long des carreaux de la véranda... Vous avez tort de rougir, madame Fernande!
--Et pourquoi donc voulez-vous que je rougisse, insolent?
Les yeux du Russe se vidèrent instantanément de toute lumière.
--Parce que vous me croyez l’amant de la Mademoiselle, fit-il sans élever la voix, mais si nettement que les paroles sonnèrent aux oreilles de Fernande comme si elles venaient d’être criées à tue-tête. Vous m’avez vu sortir de la chambre, ce jour-là. J’ai reconnu votre jupe, au coin du couloir, dans l’ombre, bien que les persiennes fussent closes.
Pour ne pas répondre, la grosse femme fit sans doute un effort désespéré. M. Fiodor s’était tu depuis longtemps, qu’elle semblait l’écouter encore, ses deux larges avant-bras posés sur la table, le visage penché, et si attentive que la grossièreté même de ses traits en était comme ennoblie.
--N’avez-vous pas honte? reprit-il. Le mauvais rêve est en vous, en nous, dans nos consciences. La Mademoiselle est trop pure, elle va, elle vient, elle respire et vit avec la lumière, hors de nous, hors de notre présence. Et néanmoins elle rayonne à son insu, elle tire de l’ombre nos âmes noires, et les vieux cruels péchés commencent à s’agiter, bâiller, s’étirent, montrent leurs griffes jaunes... Demain, après-demain--qui sait?--une nuit, cette nuit même, ils s’éveilleront tout à fait. Je l’ai déjà prédit, madame Fernande: la maison est vile, chétive. Vous y verrez cependant des choses étonnantes. Voici qu’elle tombe en poussière.
DEUXIÈME PARTIE
I
M. de Clergerie n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, mais toute grandeur l’efface, n’en laisse rien. La méfiance originelle où ses rivaux croient voir la marque de la race, l’empreinte normande, n’est que l’acte de défense d’un être faible qui serait, tour à tour et peut-être tout ensemble, l’esclave de ses admirations ou de ses haines, s’il était jamais capable d’une telle dépense de son être. En bref, il ne souhaite pas l’éclat de la renommée, il n’en veut que les profits. Entre ces mille profits que se disputent les ambitions serviles, ce sont au reste les plus petits qu’il recherche; et sa patiente industrie sait en user avec tant d’art qu’il fait de ces bagatelles des riens désirables que ses émules enragent d’avoir jadis dédaignés. Par malheur, nul homme n’a jamais cédé impunément à la tentation de tirer parti de sa propre médiocrité, nul n’établit sa vie sur la part la moins noble de son être sans courir, un jour ou l’autre, le risque d’une sorte de déclassement moral qui lui fera connaître l’angoisse de la solitude intérieure et comme l’image contrefaite de cet exil spirituel où le génie trouve la rançon de la gloire. A mesure que l’auteur de l’Histoire du Jansénisme se rapproche du but modestement entrevu depuis l’adolescence--un fauteuil à l’Académie--il voit se rétrécir peu à peu le cercle où il a lui-même rêvé d’enfermer son destin. La multiplicité, l’enchevêtrement de ses intrigues, atteint maintenant ce point critique, au-delà duquel toute démarche devient dangereuse, toute décision irréparable. Il a épuisé ses amitiés; il ne pourrait même plus rien tirer d’un ennemi. Serviteur d’une ambition minuscule, en apparence inoffensive, il a fait pour elle le vide dans sa vie, et voilà que ce vide l’aspire: il s’y sent glisser comme au néant.
--Qu’est-ce qu’ils ont? dit-il à Mgr Espelette, familier des mêmes angoisses, car il n’a pas osé présenter sa candidature à la succession du duc de Listrac et n’attend rien de bon, à la vacance prochaine, de l’inimitié du directeur de la Revue internationale. Oui, qu’est-ce qu’ils ont? Nous n’avons commis aucune imprudence, nous avons fait pour le mieux, donné à chacun sa juste part. Enfin, nous fûmes laborieux. D’où vient qu’on se retire de nous? Faut-il qu’un honnête homme fasse, une fois au moins, scandale, pour se ménager une vieillesse? Hélas! cher ami, l’ambition discrète, qui se réserve, n’est plus appréciée par personne. Je crains même qu’elle ne demeure incomprise. Aujourd’hui, qui peut se vanter d’être entendu à demi-mot! Solliciter n’a plus de sens. On doit abattre grossièrement ses cartes, montrer son jeu.
Mais l’évêque de Paumiers le rassure:
--Cher monsieur, toute existence a sa phase critique, son point mort. On retrouve ce trait de la nature jusque dans la sainteté; la sainteté elle-même a ses passages déserts, arides. Ne vous plaignez pas! Le bruit fait autour de votre nouvelle union, si parfaitement assortie, va réveiller la sympathie, assurer une position qui n’a jamais été bien compromise... D’ailleurs, madame la marquise de Montanel vous apporte son influence personnelle, et quelque chose de mieux encore, l’expérience d’une femme du monde.
Ces derniers mots retombent dans le silence; et M. de Clergerie semble ne les avoir pas entendus.
--Quel triste été! fait-il. Je n’eusse point cru le beau temps si monotone à la longue, si accablant. Que d’orages!
Du matin au soir, en dépit des persiennes closes, on entend le crépitement presque imperceptible du gravier sous le soleil torride, et quand vient la nuit, l’espèce de brise qui monte sent la fièvre ou l’étable. Toutes les puissances du jour s’y retrouvent décomposées, ainsi que les sucs des racines et des feuilles au fond d’une eau dormante. Dans les pâturages, le long des haies encore tièdes, les taureaux normands à l’encolure courte, qui ont somnolé tout le jour, dressent lentement leur tête crépue et, frissonnant de plaisir du garrot à la croupe, aspirent cruellement cet air épais, en retroussant leurs lèvres noires.
--Je crains que la saison n’éprouve terriblement mes nerfs, confie M. de Clergerie à ses hôtes, chaque soir, à l’heure où l’on allume les lampes.
Il désire cette heure et la redoute, car l’âge ne l’a jamais tout à fait guéri de ses anciennes terreurs nocturnes. Dans un appartement désert, à minuit, il redevient l’enfant chétif, qui regarde de biais les portes closes, efface les épaules au moindre bruit. Ou, la joue au creux de l’oreiller, il écoute le battement de l’artère temporale, suppute le durcissement possible des tissus, la fatigue du cœur, une lésion. Parfois il se lève, ouvre la fenêtre, interroge le parc ténébreux, reçoit en plein visage son haleine chaude, animale. Une nuit, il a vu à l’angle d’un mur, sous la lune, la haute silhouette de l’abbé Cénabre, immobile, démesurément prolongée par son ombre. La surprise l’a tenu éveillé jusqu’au jour.
D’ailleurs, sa déception est profonde, menace réellement sa santé. Elle a des causes diverses, dont quelques-unes restent secrètes, incommunicables. Cette année, il a fui Paris dès le mois de juin, recru de fatigue, écœuré par son dernier échec à l’Académie. L’annonce officieuse de son prochain mariage faisait déjà courir à travers les salons bien pensants un petit rire, dont il a perçu l’écho, et qui l’a glacé. Des mois pourtant, à l’insu de tous, il avait calculé ses chances, pesé les avantages, les risques, résigné qu’il était par avance aux humiliations nécessaires, assuré de vaincre l’ironie ou la médisance à force de patience ou d’effacement. Et il s’est avisé tout à coup qu’une épouse est encore quelque chose de plus qu’une amie vigilante, une alliée. A mesure que le terme approche, il découvre aussi la personne de Mme de Montanel, son existence physique, et il ne baise plus qu’avec ennui, satiété, la petite main ronde à fossettes.
Jamais la maison familiale, où l’attachent un respect craintif et des habitudes plus fortes que l’amour, ne lui a paru moins faite pour la véritable sécurité, le repos. Le passé n’y vit plus, mais il semble achever d’y pourrir. L’historien en sent la menace obscure. On le voit raser les murailles, le visage prématurément flétri par une gravité sans cause. «Monsieur n’est plus jaune ici, il est vert», déplore la cuisinière Fernande. Les premiers jours surtout avaient paru intolérables, parmi les malles et les caisses, avec l’odeur des cretonnes moisies, sous le regard des domestiques, perfides et compatissants. Vainement le malheureux faisait-il ouvrir les fenêtres: le vent pouvait ronfler à travers les couloirs, le grenier retentir du grincement de la vieille charpente, l’immense demeure n’en finissait pas de s’éveiller, de redevenir vivante. Ramassée sur elle-même, on eût cru qu’elle défiait l’été précoce, le ciel déjà torride. «Je sors d’une cave pour entrer dans un four», écrivait alors M. de Clergerie à son médecin La Pérouse qui soigne depuis vingt ans ses phobies, et qu’il a d’ailleurs fini par convaincre de venir le rejoindre, dès juillet, à Laigneville, pour y essayer un nouveau traitement de la névrose d’angoisse, dont l’illustre psychiatre entend bientôt entretenir ses confrères.
Car, chose étrange, depuis trois mois, M. de Clergerie, comme éperonné par un pressentiment mystérieux, ne songe plus qu’à remplir sa maison vide. Dans sa hâte à rassembler autour de lui, vaille que vaille, ce qu’il a pu trouver d’amis bénévoles et qu’il accueille avidement pour les délaisser le lendemain, il fait penser au moribond qui tire à soi, contre sa poitrine, une présence invisible, s’en recouvre. Cette insolite marotte a donné d’abord à rire, et puis les rieurs se sont tus. Le monde aime à comprendre, ou du moins veut s’en donner l’illusion. Or, les hôtes qui se sont succédé à Laigneville ont laissé se répandre peu à peu le bruit que tout n’était pas clair là-bas. «Pourquoi ce brusque départ, si peu de temps après la mort de M. Pernichon? a demandé le vieux Clodius Poupard dans un couloir de l’Académie des Sciences morales. Clergerie est inattaquable... Mais il a tort de prêter le flanc aux calomnies intéressées, il paraît craindre un scandale. Sa fille n’était même pas fiancée...»
Ce qui descend lentement sur le pauvre homme, ainsi qu’un brouillard du glacial novembre, ainsi que l’oubli sur un mort, c’est l’ennui. Il ennuie. Malgré tous ses soins, la grande épargne qu’il a faite de lui-même, une merveilleuse adresse, il n’aura pu prolonger jusqu’à la fin, jusqu’aux obsèques, le laborieux mensonge de sa renommée.
Mais sa vie a un autre secret, un autre principe de mort. Ce vide étrange, où achève de se perdre un labeur de tant d’années, gagne sans cesse, et voilà que le sol même manque sous ses pieds. «Chantal m’a déçu, confie-t-il à Mgr Espelette. J’attendais d’elle autre chose. Je ne comprends plus.»
--Cher ami, objecte le sage prélat, je crains que depuis la mort du bon Chevance, vous ne soyez victime d’une sorte d’idée fixe. Qu’attendiez-vous donc de mademoiselle Chantal? Qu’avez-vous à reprocher au saint prêtre, dont la simplicité reste, au contraire, une si grande leçon pour nous? En dépit d’inoffensives manies, que je remarque moi-même assez souvent chez les meilleurs sujets de mon séminaire,--ceux-là du moins dont l’origine est modeste,--c’était un homme sensé, qui laissait faire la Providence. Certes, discrétion n’est pas lâcheté. Cependant, que de responsabilités prenons-nous, dont de plus avisés sauraient s’épargner le fardeau! Pour moi, il n’est ras douteux que Mademoiselle votre fille n’ait déjà donné les signes évidents de la vocation religieuse. Toutefois Dieu n’a sans doute pas dit son dernier mot à ce jeune cœur.
Mais M. de Clergerie riposte aigrement, avec une inconsciente cruauté:
--Ne nous payons pas de formules! Votre Grandeur sait si j’étais fier de Chantal! L’année dernière encore madame la supérieure de Sainte-Gudule, qui m’a élevée, me parlait d’elle en termes qui eussent rempli de joie le père le plus exigeant. Oui, il y avait chez cette enfant une espèce de force surnaturelle pour le bien: je l’ai vue en imposer à des hommes graves, qui n’ont pas l’habitude de céder à un premier mouvement irréfléchi et n’admirent qu’à coup sûr. Dans le petit cercle de la baronne Mellac, qui a bien voulu l’associer un moment à sa belle œuvre de la «Crèche sociale», elle avait séduit tout le monde: ces dames l’écoutaient comme un oracle! Évidemment, certains scrupules ne me sont pas aussi étrangers qu’on pense; je sais qu’une âme délicate craint la louange. J’eusse approuvé que ma fille s’effaçât modestement devant des aînées trop indulgentes, attendît, pour donner sa mesure, des circonstances plus favorables. Mais la vérité est tout autre! Monsieur l’abbé Chevance paraît avoir soumis la pauvre enfant à la règle de vie la plus étroite, la plus terre à terre, celle que n’importe quel confesseur propose à une pensionnaire. J’aurais cru qu’une personnalité si forte finirait par briser ce cadre. Point du tout. La chère petite y semble à l’aise... Oh! le regard d’un père ne s’y trompe pas! Elle y étouffe. Certains signes le prouvent assez. Oui, il y a dans chacun de ses gestes, dans son rire même qui m’est devenu presque intolérable, la marque d’une illusion volontaire, d’une innocente duplicité.
--Permettez-moi de voir en cette excessive sollicitude un peu de complaisance paternelle, dit Mgr Espelette.
--C’est ce que vous pensez tous! proteste amèrement Clergerie. D’où vient donc que vous partagez avec moi ce malaise, cette inquiétude? Mais si! Pourquoi le nier? Avouez plutôt la singulière place que peut tenir ici, dans cette solitude, au milieu d’hommes instruits par la vie, une jeune fille en apparence aussi simple. Que nous cache-t-elle? Que cache-t-elle à ses meilleurs, ses seuls amis?... Quelles heures étranges sommes-nous en train de vivre?
Mais l’évêque de Paumiers assure qu’il n’en est rien, que M. La Pérouse, sans doute, est cause de tout le mal:
--Je crains qu’il ne compromette gravement votre santé par trop de complaisance à de menus incidents nerveux, rançon de toute vie intellectuelle. On le dit lui-même fort souffrant. Dieu me garde de prendre à mon compte ce qui n’est peut-être qu’une médisance intéressée. Cependant j’ai entendu rapporter de lui des... des excentricités déconcertantes...
Il rougit, efface d’un revers de sa belle main, dans le vide, ces paroles imprudentes. Qu’importe? La soirée prochaine sera pareille à celle qui l’a précédée, aussi morne, les fenêtres ouvertes sur la nuit d’août qui ne dort jamais. La table de bridge délaissée reste couverte de livres et de journaux; l’unique ampoule électrique ne tire entièrement de l’ombre qu’un cercle étroit, où danse un papillon de nuit qui s’éloigne en titubant, de ses grandes ailes lasses. Depuis deux semaines le professeur Abramovitch est parti pour Prague, et on ne l’entendra plus désormais, avant l’hiver, nasiller le sanscrit, l’index rivé à son menton gras de Levantin. L’évêque de Paumiers a retenu sa place à l’hôtel du Sagittaire, à Vichy, et s’apprête à faire bientôt sa cure annuelle. La Pérouse lui-même ira présider la séance de clôture au Congrès international de psychanalyse, à Brême. Et M. de Clergerie pense, avec une secrète terreur, qu’il risque de rester seul, en compagnie de M. l’abbé Cénabre.
Le célèbre auteur de la Vie de Tauler, dont le prestige n’a cessé de grandir auprès des lecteurs, achève, en effet, de dérouter ses meilleurs amis. Lui aussi s’enfonce lentement sous les ombres. Autour de certains êtres exceptionnels, faits pour les grandes passions solitaires, l’ambition, l’avarice, les formes les plus secrètes du mensonge, l’air devient vite irrespirable, pourvu que viennent à se corrompre les puissantes réserves d’être que chacun d’eux porte en soi, et qu’ils ne peuvent épuiser que lentement, au hasard des circonstances, ou selon un plan rigoureux. Or, depuis qu’il a cessé de feindre envers lui-même, qu’il n’a plus à redresser chaque jour, à chaque moment, sa propre image, ainsi qu’en un miroir déformant, depuis que la stricte discipline de sa vie n’impose sa contrainte qu’à l’homme extérieur, le malheureux a senti se creuser un vide que le labeur acharné, presque dément de ces derniers mois, n’a pas réussi à combler: il n’a plus à nourrir son imposture, elle est en lui comme un fruit mort. Sans doute, le dernier tome de ses Mystiques florentins a surpris par une construction rigoureuse, une vigueur accrue, un certain accent volontaire qui atteint parfois à une sorte de pathétique dont on interroge en vain le mystère. Et pourtant le travail n’a pas, cette fois, comme jadis, même pour un moment, délivré Cénabre. Au contraire, l’effort a mis sa plaie à nu. Quoi qu’il feigne désormais, il s’est fait à lui-même l’aveu décisif: il ne saurait plus jouer ce jeu terrible de fuir ou de poursuivre tour à tour sa vérité, sa propre vérité, dans les ténèbres de son âme.
Les rares intimes dont il se laisse approcher l’ont plaint d’abord, et ils finissent par être tentés de le haïr, tant est dur, compact, intolérable, le silence qui tombe autour d’un tel homme. D’ailleurs, il a prolongé trois mois son séjour en Allemagne, puis a quitté son appartement de la rue de Seine, vendu une partie de ses livres. A son retour de Carlsbad, tout le monde a pu noter l’amaigrissement du visage, auquel la saillie des os et des muscles donne un singulier caractère de force brutale, presque aveugle. La voix surtout a changé; elle est rauque, courte, s’altère vite. On chuchote que la fatigue a fini par avoir raison de cette puissante nature, qu’il est atteint de laryngite grave, probablement tuberculeuse. Et comme pour donner raison à ces augures, il a quitté Paris, fait l’achat, près de Draguignan, d’une bicoque aux tuiles vernies, cachée dans les palmes, à l’entrée d’un hameau de six feux. Par les premiers beaux jours du printemps, il allait s’asseoir sur le talus poussiéreux, en plein soleil, et revenait au soir tombant. Une vieille femme faisait son ménage, et couchait dans un appentis.--«Lui malade? s’écriait-elle, allons donc! Pauvre cher homme, j’en suis encore à l’entendre tousser!»--L’église la plus proche est à une lieue et demie, par un chemin peu praticable. On ne l’y a jamais vu.
C’est de ce pays lointain que plusieurs lettres pressantes de M. de Clergerie avaient ramené l’abbé Cénabre en Normandie. L’historien s’y ouvrait à lui de son prochain mariage, et déjà incapable de dissimuler tout à fait sa blessure chaque jour plus vive, il s’y plaignait de la solitude morale où le laissaient, en un moment si grave, sa mère tombée en enfance, et une fille que la mort de l’abbé Chevance semblait avoir frappée d’une espèce de stupeur. Il ajoutait fort habilement que la longue absence de Cénabre laissait le champ libre aux malveillants, qu’il devenait utile, sinon de rentrer à Paris, du moins de s’en rapprocher. D’ailleurs, l’été s’annonçait torride, et personne ne comprendrait qu’il prolongeât son séjour dans le Midi.
Huit jours après, à l’étonnement de Clergerie lui-même qui ne s’attendait pas à un triomphe aussi facile, l’abbé Cénabre annonçait sa prochaine arrivée à Laigneville.
Hélas! Au premier regard échangé, M. de Clergerie sentit avec angoisse que l’entreprise serait vaine: il faillit regretter son imprudence. En quelques heures, l’auteur de la Vie de Tauler eut achevé de décourager jusqu’à l’inlassable bienveillance de Mgr Espelette. Il ne quittait guère sa chambre, restait muet aux repas (il suivait un régime sévère) et, se plaignant d’insomnies, faisait chaque nuit les cent pas autour de la pelouse, à la grande fureur du psychiatre que le grincement du gravier empêchait de dormir. Il n’était sorti de cette humeur que pour interroger avidement Chantal sur les derniers moments de l’abbé Chevance, puis, après un bref débat, était rentré dans le silence, comme déçu.
Depuis, c’est à peine si M. de Clergerie osait prononcer devant lui le nom de sa fille, par une pudeur étrange, qu’il eût été bien incapable de définir. Dans cette maison solitaire, par cet été trop éclatant, trop lourd, au milieu de ces hommes attentifs, la douce voix de Chantal, si simple, si nette, son rire, entendu par hasard, résonnaient presque cruellement, semblaient factices. D’ailleurs les scrupules de l’historien, les confidences ingénues qu’il avait faites successivement à chacun de ses hôtes, n’étaient point pour dissiper ce malaise. Il s’aggravait au contraire à leur insu, prenait peu à peu la force d’un pressentiment, un sens augural. L’invisible filet se refermait sur la belle proie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
II
--La grande chaleur m’est funeste, avoua tristement M. de Clergerie.
Presque invisible au fond du fauteuil de molesquine, il agitait de droite à gauche une main mourante. Il tamponnait, de l’autre, à petits coups, d’un morceau d’ouate imbibé d’éther, sa cuisse nue. A travers les volets clos, un rayon de soleil vint luire au dos de M. La Pérouse essuyant avec une gravité sacerdotale la mince aiguille de platine. Une tristesse absurde pesait sur les choses.
--N’est-ce pas? reprit l’historien, déjà inquiet.
L’illustre psychiatre tourna vers lui, lentement, son visage triangulaire, où les deux pommettes luisent d’un éclat suspect.
--Funeste est un bien gros mot, cher ami, fit-il. A peine supposerais-je une infection légère. Ne vous en plaignez pas! L’infection légère nous immunise contre de plus graves, en favorisant la multiplication des anticorps, si précieux. La santé n’est qu’une chimère. Ce vocable introduit dans nos hypothèses la notion d’équilibre, de beauté. Or j’estime qu’un biologiste, un médecin qui travaille avec l’illusion d’une sorte d’harmonie universelle ne fera jamais que des sottises. En effet la vie n’a ni méthode, ni principes, rien qu’une ignoble obstination. Pour un résultat de néant, voyez ce qu’elle gâche!
Il éleva les bras, ouvrit et ferma les mains comme s’il brassait une matière molle et gluante, avec une frénétique grimace de la bouche, déjà imperceptiblement déviée. M. de Clergerie s’efforçait de rire.
--Allons, allons! maître, cher ami... Lorsque tant de malheureux vous bénissent! A quoi bon vous calomnier? Quelle amère plaisanterie!
Mais La Pérouse recommençait de pétrir et de malaxer une boue invisible:
--Je suis un chaste, reprit-il de la même voix douce, rêveuse... je suis un chaste comme beaucoup de laborieux: Balzac, Zola. Le désir empoisonne le sang du commun des hommes. Que voulez-vous? On peut prendre les choses en long, en large, de biais, il n’y a jamais qu’un enchaînement de saloperies!
Il s’arrêta net, rougit et fourra brusquement les mains dans ses poches, afin de cacher sans doute ce léger tremblement des doigts, signe tragique qui, depuis des mois, n’échappait plus aux internes de son service.
--Je ne vois pas... non! je ne vois pas! répétait M. de Clergerie avec un accent plaintif.
Il sentait obscurément la déchéance, chaque jour plus profonde, désormais irrémédiable, de l’extravagante et puissante nature dont il avait si longtemps subi l’ascendant. Mais il n’eût pas encore osé renier en face le sorcier bienfaisant, maître des angoisses et des obsessions, auquel il avait remis son âme. Les paradoxes écumants, les contradictions tour à tour féroces ou naïves, ces injures obscènes, et jusqu’à ces cris de douleur, n’était-ce pas comme les ruines éparses de dix volumes d’observations cliniques irréprochables et de généralisations assez hardies pour avoir retenu un moment l’attention des sages? L’œuvre tout entière avec le coûteux et trompeur arsenal bibliographique, ses tables, ses schémas, ses statistiques, était sortie sans doute des ruminations d’un adolescent timide et chimérique, incapable de surmonter les terreurs, les envies ou les dégoûts de la puberté. Misérables paradoxes, si misérables depuis que la volonté agonisante ne savait plus les retenir, les livrait tels quels à la curiosité malicieuse des élèves et des rivaux... D’ailleurs, lequel parmi les confrères impitoyables qui se répétaient, en souriant, les derniers propos du maître déchu, eût été capable de marquer le point exact, l’heure fatale, où l’imagination à la fois puissante et puérile, accélérant son rythme, avait commencé d’empoisonner la pensée au lieu de la féconder?
--Ah!... vous ne voyez pas? s’écria La Pérouse, sur un ton d’une profonde surprise.
Il redressa le buste, les bras toujours appuyés aux accoudoirs, s’étudiant visiblement à rester calme, impassible, avec ce mouvement impérieux du menton qui avait rendu l’espoir à tant de lâches. Et dans son visage raidi, rien ne bougeait plus qu’une ombre sur la joue droite, le tic imperceptible d’un nerf rebelle, pareil à une ride de l’eau.
--Vous êtes un noble cœur déçu! protesta M. de Clergerie au désespoir.
--Non... per... permettez... Je radote, fit La Pérouse, après un long silence... Je radote certainement... C’est le temps... 785 millimètres de pression, pensez donc! reprit-il avec une gravité sinistre.
Et comme si le son même de sa voix ne fût parvenu que lentement à ses oreilles, venu d’une bouche étrangère, il écouta curieusement, eut un sursaut léger, pâlit. Son visage reprit peu à peu l’air de douceur rêveuse, presque égarée qui contraste si étrangement avec son modelé un peu brutal, les reliefs et les creux, le grain même de la peau gercée par le soleil ou la pluie, le grand air, les saisons, et dont on ne reconnaît qu’à la longue le gonflement suspect, la flétrissure bouffie particulière aux malades de son espèce. Puis il se fit un nouveau silence...
M. de Clergerie toussa, cracha, et de guerre lasse essuya soigneusement son binocle.
--Je suis si surpris, si étonné, dit-il. Je voulais justement, ce matin, vous entretenir d’une affaire sérieuse, très sérieuse... enfin de celles que nos ancêtres appelaient des affaires de famille: il n’en est point d’indifférentes.
Il tourna vers La Pérouse, à la dérobée, deux yeux inquiets qu’il abaissa presque aussitôt vers le tapis.
--Voilà. J’avais besoin de m’habituer peu à peu à l’idée d’un nouveau mariage... Jusqu’ici, je me suis d’ailleurs très habilement ménagé... Oh! grand ami, vous avez raison! A défaut de volonté, une certaine prudence, une attention minutieuse atténuent merveilleusement tous les chocs. On me croit beaucoup plus émotif, à mesure que j’émousse au contraire une sensibilité dont les excès m’ont fait tant de mal... C’est que, sur vos conseils, je m’applique, le cas échéant, à dissiper en gestes, en attitudes, les impressions dangereuses pour mon repos. Ma fille elle-même s’y trompe... Je regrette de l’inquiéter... Pourquoi froncez-vous les sourcils?
--Je n’aime pas beaucoup vous entendre parler de mademoiselle votre fille, dit simplement La Pérouse qui se mit à marcher de long en large à travers la pièce. Médicalement, je ne sais rien d’elle, je n’en veux rien savoir. J’aurais seulement souhaité, jadis, en raison de certaines influences héréditaires, que vous consultiez Baour, ou Duriage, peut-être... à l’époque critique, à l’époque de la formation. L’occasion est manquée, n’en parlons plus.
--Alors vous croyez... vous craignez... vous pouvez craindre? implora Clergerie, déjà bouleversé. Craindre quoi?...
Il bégayait, bredouillait, sans réussir à se taire, comme si le regard prodigieusement attentif du maître lui eût arraché ce pauvre aveu. Car c’était bien le maître autrefois honoré, rival heureux de Charcot vieillissant, le grossier mais tout-puissant forceur de secrets, le cruel redresseur d’énergies défaillantes, berger d’un troupeau hagard, qui la tête un peu penchée sur l’épaule droite, transfiguré par une curiosité impitoyable, inassouvie, furieuse, ainsi que par une jeunesse éternelle, l’invitait doucement à poursuivre...
Mais, avant même qu’il n’eût répondu, La Pérouse jeta par-dessus son épaule, d’une voix dure, cette voix célèbre dont la vulgarité n’arrivait pas à déshonorer le timbre impérieux:
--Parlons franchement, comme toujours. Vous vous laissez arrêter par un fétu. A la vérité, vous redoutez quelque chose sans savoir quoi, et il arrive que ce malaise obscur, indéfinissable, s’est peu à peu fixé sur la personne de votre fille, dont vous vous plaignez d’ignorer l’opinion touchant votre mariage, bien que vous supposiez, d’ailleurs gratuitement, qu’elle ne l’approuve pas. Mais n’y a-t-il pas autre chose? Et mon métier n’est-il pas, justement, d’amener cela, cette autre chose, dans le petit faisceau du regard, par l’interprétation la plus simple, la plus simple possible, je ne dis pas la plus rationnelle, notez-le. Oh! je ne vais rien vous apprendre d’effrayant, je vous demande seulement de la sincérité, du sang-froid... Hé bien! cher ami, vous doutez de votre fille, voilà le point à toucher du doigt. Est-ce que cela vous fait mal? Remarquez que je ne parle même pas en médecin... Mon observation serait celle de n’importe quel témoin de bon sens.
Si cruel que fût au malheureux Clergerie un coup de lancette trop brutal, il ne sentit d’abord que la délicieuse rémission de la honte qui suit l’aveu, et dans sa joie d’être enfin délivré d’un secret qu’une volonté plus forte venait d’arracher de sa conscience, les larmes lui vinrent aux yeux. Il prononça le nom de Chantal avec une véritable ferveur.
--Douter de Chantal? Allons donc!... D’ailleurs, comment l’entendez-vous?
--Fort naïvement, reprit La Pérouse, déjà fixé sur l’issue d’une lutte inégale et qui observait distraitement son patient, d’un air d’ennui. Il est peu de pères au monde qui n’aient fait un jour ou l’autre la même expérience. On s’aperçoit toujours trop tard que les enfants ont une vie propre particulière, à laquelle nous n’avons pas accès. Voudraient-ils nous y introduire qu’ils s’y efforceraient en vain.
--Non, je ne doute pas d’elle! répéta M. de Clergerie. En aucune manière. La seule supposition en est absurde. A peine pourrais-je avouer--oh! par un scrupule de sincérité absolue!--que, depuis quelques semaines, j’ai le sentiment confus de certaines obligations... certains devoirs peut-être, auxquels je me suis jusqu’ici dérobé... en quelque mesure... à mon insu. Oui, peut-être ai-je trop compté sur la sagesse précoce, l’expérience, l’esprit de modération, de mesure... Peut-être ma fille est-elle moins défendue que je ne l’eusse pensé contre les entraînements, les illusions d’une admirable générosité de cœur.
--C’est ce que je disais, répondit La Pérouse paisiblement. Certes, vous n’êtes que trop enclin au soupçon. On commence par des ruminations bénignes, on y prend goût, et on finit par devenir insensiblement un véritable paranoïaque. La chose est banale.
--Permettez, permettez... protesta faiblement l’historien, moi aussi, j’ai des droits, des devoirs... Il ne m’est pas possible de me désintéresser entièrement...
--Laissez-moi ajouter quelques mots, reprit le psychiatre, car il faut conclure. Vous n’avez jamais trouvé ni dans votre fille, ni jadis dans votre femme, l’être complémentaire que chacun recherche, le témoin privilégié de notre vie, juste assez au-dessous de nous pour ménager notre orgueil, envers qui l’indulgence est aisée, facile, devant qui nous n’aurons jamais à rougir. Or à l’âge où vous êtes, les déceptions, les humiliations de jadis ont tendance à reparaître à ce seuil de la conscience, comme ces plaies chroniques qui entrent en suppuration à chaque équinoxe d’automne. Il est de plus en plus clair que l’image de votre fille se superpose dans votre pensée à celle de feue madame de Clergerie. Je vois là un danger, un danger grave. On n’en finit jamais avec les morts, les morts sont tenaces... Vous comprenez que je plaisante? C’est nous qui ressuscitons les morts. Les morts sont nos vieux péchés. Allons, un peu de courage: ne cherchez pas à ruser, à biaiser avec ce sentiment humiliant de la supériorité d’autrui. Regardez-le sans rougir. Convenez même qu’il inspire votre conduite. Votre femme, votre fille ne furent jamais ni meilleures ni pires que vous: on a la morale de ses glandes. Vous manquiez seulement, à quelque degré, du sens poétique, grâce auquel nous donnons à nos actes leur couleur morale. Finissons-en... Vous n’oubliez pas nos petites conventions? Certes, je ne nierai pas les bienfaits de la confession, telle que l’Église catholique la propose à ses fidèles! Vous êtes libre d’en user; elle n’est dangereuse que pour un nombre restreint de patients... Néanmoins vous savez que notre conception, à nous psychiatres, est assez différente... Nous entreprenons de vidanger non seulement le conscient, mais l’inconscient; l’opération est plus rude. Une fois de plus, ne vous effrayez donc pas d’avoir à exprimer grossièrement, cyniquement, des intentions qui vous auraient paru, il y a dix minutes encore, presque ignobles. Allons! Vous allez répéter après moi, bien exactement, à voix haute, en appuyant sur chaque syllabe...
--Non, dit M. de Clergerie, non et non! Je ne méconnais pas vos intentions, cher ami, ni l’efficacité de vos méthodes--elles m’ont servi, je l’avoue. C’est là un remède héroïque... héroïque... héroïque...
Il répéta trois fois le mot, ainsi qu’un puissant exorcisme. Il le jetait de ses dernières forces, à la face de son bourreau:
--Vous savez que je ne me refuse pas... d’ordinaire... à forcer ainsi... sur vos conseils... jusqu’à l’absurde... jusqu’à l’odieux... des sentiments--de ces sentiments involontaires, spontanés, qu’un honnête homme évite de juger, d’examiner de trop près. Mais j’estime que votre science--votre sollicitude même... doit s’arrêter au seuil... au seuil sacré... enfin au seuil de la famille. N’est-ce pas? Je vous supplie de réfléchir...
--Assez! interrompit La Pérouse fort sèchement, bien que ce laconique adverbe fût prononcé de telle manière qu’il fit plutôt penser à l’intervention décisive d’un chirurgien brutal et bienfaisant. Nous perdons chaque fois du temps. Parlez-moi comme on parle à un mur. Que vous importe, puisque nous ne sommes moralement responsables que de notre conscient--l’inconscient est incontrôlable. D’ailleurs, j’en ai entendu bien d’autres!
--Vous... vous risquez d’abuser, supplia M. de Clergerie. Réellement vous abusez... d’une dépression physique... Ma... ma fatigue...
--Excellent symptôme, dit La Pérouse presque riant. Votre malaise prouve que j’ai deviné juste... Nous sommes en train d’ébranler des racines diablement adhérentes, profondes... Ah! cher ami, nous sommes bien payés de nos peines lorsque nous arrachons, mettons au jour...
Il arrondit les lèvres, et aspira l’air entre ses dents jointes, avidement.
--Quel cauchemar... gémit Clergerie, quelle grossièreté! Où voulez-vous en venir? Où m’entraînez-vous?
Mais il est douteux que La Pérouse l’entendît, et d’ailleurs la misérable plainte ne dépassa probablement pas le rempart de livres et de feuillets blancs. Jusqu’alors, jamais l’illustre professeur n’avait ainsi abusé d’un avantage remporté sur sa fragile victime. Cette fois, il parut perdre un moment toute retenue, tout contrôle de son dangereux plaisir.
--Si, si! je comprends votre dégoût, fit-il. Pas d’enfantillage, par exemple! Restons calmes, sérieux. La vie psychique, c’est encore la vie--je veux dire une manœuvre sournoise, ignoble, contre la pureté, la majesté de la mort. On a beau rêver le froid, le blanc... Tenez! mieux encore: la nuit sidérale, impolluée, le noir absolu, lisse, vide, stérile... Hélas! les espaces interstellaires sont eux-mêmes fécondés, la lumière froide transporte le germe d’un ciel à l’autre, le berce au rythme absurde de cinq cents milliards de vibrations par seconde sans le tuer. Ni le froid, ni le chaud n’auront raison de l’abjecte sécrétion de la vie, un dieu ne réussirait pas à cautériser d’un coup, à la fois, tous les points de suppuration... Le prix inestimable que j’attache...
Il frappa doucement du plat de la main sur la vitre, la caressa.
--J’allais m’emballer, fit-il. Qu’est-ce que cela peut bien vous faire? Ne retenez qu’une chose: la petite violence que je m’apprête à vous faire subir n’a qu’un but; rien de pire qu’une obsession qui emprunte le caractère d’un scrupule religieux, moral. Je vous prouve que celle-ci est suspecte, puis je vous contrains de l’avouer en ma présence, afin de fixer un sentiment de déception, de honte, exactement comme le photographe fixe une image fugitive sur la plaque sensible, par un lavage approprié.
Il marchait à travers la chambre, scandant chaque syllabe d’un geste vigoureux du bras droit. Faisant demi-tour, il s’arrêta brusquement devant son singulier client. Clergerie laissait voir entre ses dix doigts écartés son visage luisant où les larmes et la sueur mêlées faisaient une espèce d’écume... Il pleurait.
--Je suis un fou, bredouillait-il, un fou... un malheureux fou... névrose héréditaire... peur de souffrir... Tout de même!... Jouer cette affreuse comédie... l’abdication... l’abdication de ma dignité... Ai-je le droit?
Mais en entendant prononcer le mot de fou, l’extraordinaire psychiatre venait de jeter la tête en arrière, avec un furieux mouvement des épaules:
--Fou? Comment, fou?... Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie? Fou! (Son front et son cou s’étaient instantanément teints d’écarlate.) J’ai les plus grands égards pour mes malades. Néanmoins je ne dois pas tolérer--entendez-vous?--je-ne-dois-pas, dans leur intérêt, tolérer qu’ils perdent le respect. Où irions-nous? Remarquez que je n’ai même plus la ressource de vous priver de mes services, monsieur. Non, monsieur! Je ne puis vous donner à l’un de mes confrères dans l’état où vous êtes, en plein traitement, alors que nous commençons seulement à établir la psychogenèse de votre névrose. Abuser de ce scrupule professionnel serait d’un lâche, monsieur, oui--d’un lâche... Parfaitement.
--Voyons, voyons... supplia Clergerie... vous m’avez laissé chaque fois le temps nécessaire... fort courtoisement... humainement. Croyez bien que je ne vois là, sans doute, qu’une sorte de rite--sans conséquence--un rite ingénieux... enfin une simple formalité... Néanmoins...
--Alors, allez au diable! Vous porterez la responsabilité de ce qui va suivre. On n’abandonne pas impunément une cure comme celle-ci, à la période de transfert. Je tiens à ce que vous n’ignoriez pas qu’une névrose de l’espèce de la vôtre peut constituer le noyau de cristallisation, ou l’étape préparatoire d’une véritable psychonévrose. Il n’est pas si rare de voir un anxieux devenir hystérique, et un hypocondriaque obsédé.
--Permettez, cher ami... vous ne me ferez pas croire que la moindre résistance à l’une de vos suggestions ait nécessairement des conséquences aussi graves. Je crains que vous n’ayez pris au tragique de ces inquiétudes vagues que connaissent bien tous les pères de famille... Peut-être ai-je prononcé des paroles imprudentes?... Vous passionnez terriblement le débat... conclut-il avec un douloureux sourire.
La Pérouse venait de cacher hâtivement ses mains derrière son dos. Il hurla:
--Vous m’avez cependant demandé mon avis sur le cas particulier de Mademoiselle votre fille.
--Sans doute... Je ne retire rien.
--Hé bien, nous sommes d’accord. Je ne prétends que vous renseigner. J’agirai avec une prudence extrême, je ne propose aucun traitement. Traiter quoi? La jeune personne paraît normale, absolument normale. Très pieuse, dites-vous? Et après? Je n’ai pas à distinguer ici l’introversion religieuse des autres cas de sublimation. Nous ne tenons nullement l’introverti pour un névropathe, mais pour un esprit en état d’instabilité. Il est seulement indispensable que nous agissions de concert... Pourquoi ne vous avouerais-je pas que ce cas m’intéresse? J’ai raté l’abbé Chevance d’un rien, d’un cheveu, madame d’Arpenans a failli me le faire rencontrer chez votre ami Tissier. Il était alors--comment dites-vous?... prêtre auxiliaire? habitué? n’importe! à Notre-Dame-des-Victoires. Mon collègue Dubois-Danjoux prétend qu’on voyait se succéder là-bas, à son confessionnal, toutes les cuisinières hystériques, d’où son nom, incompréhensible jusqu’alors pour moi, de confesseur des bonnes... D’ailleurs un maniaque exquis, une sorte de saint.
--Je déplore sa perte, dit gravement Clergerie, reprenant courage à mesure que semblait se détourner de lui l’attention de son bienfaisant bourreau. Je l’ai entendu regretter lui-même, devant une nombreuse assemblée, l’indiscrétion de ses pénitentes.
--Vraiment? Vous êtes sûr? riposta M. La Pérouse, avec un prodigieux intérêt.
Le feu de son regard s’éteignit aussitôt; il se mit à branler la tête avec douceur, en retroussant bizarrement la lèvre, jusqu’à découvrir non seulement les dents, mais les gencives.
--On m’accuse parfois d’un matérialisme grossier, brutal. Quelle sottise! J’ai passé ma vie à chercher des sources pures, il me semble que je les flaire à travers le monde, les hommes... Qu’avons-nous à apprendre de nos malades, je vous le demande? Presque rien. Tous nos résultats sont faussés. Neuf fois sur dix la simulation est évidente, sans que l’interrogatoire le plus minutieux réussisse à cerner le mensonge.
--Cher grand ami, reprit l’historien, redoublant (à son insu peut-être) de gravité, d’autorité; je ne suis pas un père irréprochable, mais je ne crois pas être, du moins, un père aveugle. Si injustement, si cruellement que vous ayez incriminé mes modestes intentions, je vous remercie. La lutte que je soutiens avec moi-même, depuis des semaines, doit prendre fin. J’y compromettais ma raison, ma santé, le pain de notre famille, ma chance d’un prochain établissement. Enfin j’allais commettre les mêmes fautes qui ont rendu mon premier ménage si malheureux. Bref, je vous fais volontiers délégation d’une part de mes droits paternels. Retenez seulement que ma fille est la sincérité même. Vous allez vous trouver (si j’ose hasarder cette image incorrecte) devant la conscience la plus délicate, la plus nuancée... Oh! certes, j’admire votre respect du fait religieux. Tout croyant que je m’honore d’être, je n’ai garde de sous-estimer les services rendus à un catholicisme modernisé, progressif, par des savants tels que vous! Aujourd’hui la psychanalyse,--une psychanalyse assagie--hier le pragmatisme de James, l’antiintellectualisme bergsonien... et pourquoi pas? M. Renouvier lui-même!... un certain idéalisme, en somme, réconcilie toutes les croyances! Mais on n’épargne jamais assez une sensibilité trop fragile... Vous êtes psychiatre. Il vous arrive de demander l’avis d’un confrère spécialiste de la gorge, des reins, du cœur... Hé bien, j’avais prié notre éminent ami, M. l’abbé Cénabre, de mener de son côté, par ses propres moyens, sa petite enquête... Ma tranquillité serait parfaite si vous consentiez à... vous aider de... son expérience. C’est un des maîtres de la vie spirituelle. D’autre part, sa loyauté d’érudit, de savant...
Le front et la nuque de M. La Pérouse se colorèrent de nouveau, aussi brusquement que la première fois.
--Votre Cénabre, bredouilla-t-il, votre Cénabre!... Mais qu’est-ce que vous me chantez là? Cénabre! Vous voudriez que dans ma situation, à mon âge...
Il ne songeait plus à dissimuler ses mains: elles tremblaient sous le nez de M. de Clergerie épouvanté par l’explosion de cette incompréhensible fureur.
--Mon Cénabre! voyons! grand ami... La personne même de M. l’abbé Cénabre...
--Je n’ai jamais accepté de partager avec qui que ce fût la responsabilité d’un traitement, dit le psychiatre, en apparence un peu calmé, bien qu’il parlât d’une voix monocorde, insupportable. Comprenez ce mouvement d’humeur. Vous m’avez confié votre fille. Elle m’est désormais sacrée. Oui, monsieur, on ne toucherait pas un cheveu de cette jeune personne sans ma permission, hors de mon contrôle. Je joue ma réputation, moi, monsieur, dans cette affaire... Cénabre, lui!...
Il se dirigea vers la porte, que déjà l’infortuné Clergerie couvrait de son corps.
--De grâce! supplia-t-il, on peut nous entendre... Comment me serais-je douté? Que se passe-t-il? Enfin, vous m’expliquerez plus tard... Ces messieurs sont à deux pas de nous, dans la bibliothèque... pensez donc! Derrière cette cloison de papier! reprit-il en frappant le mur du coude, avec désespoir.
--Je ne lui reproche rien, continuait La Pérouse sans baisser le ton. Vous paraissez ignorer combien cette sorte d’enquête à laquelle je procède auprès de chaque nouveau malade est une opération délicate, intime--du caractère le plus intime... La moindre erreur de manœuvre risque de nous faire tomber dans l’absurde, ou dans l’odieux. Suivre le réseau si fin, si délié, si fragile des complexes, démonter pièce à pièce les systèmes d’ingénieuses compensations aux tendances hédoniques, trouver l’imperceptible point d’arrêt, la césure d’un développement trop tardif ou trop précoce,--quel sang-froid cela réclame! quelle pureté d’intention, quelle pureté! Oui, quelle pureté! Il y faudrait le génie des deux sexes à la fois, la puissance de l’un, la pudeur, la délicatesse de l’autre--une espèce d’androgynat, mon rêve!--Et vous me proposez la collaboration, que dis-je! la surveillance d’un homme qui sue la virilité par tous les pores...
Il pâlit de dégoût.
--Je vous adjure... commença Clergerie.
La surprise et la colère, en même temps que la terreur d’être entendu, donnaient à son humble regard, ordinairement si furtif, une fixité désagréable. La Pérouse éclata de rire.
--Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt?... Laborieux, austère... oui, oui!... Austère est bien vite dit! Seulement, il s’agit de ne pas confondre l’austérité avec une des formes de la mélancolie que nous connaissons tous--le pressentiment de la paralysie de la moelle, mon cher. Ah! Ah!
--Je vous adjure de reprendre votre sang-froid... La Pérouse, comment osezvous parler ainsi d’un maître... d’un maître exemplaire... dont la vie privée est audessus de tout soupçon? Si! écoutez-moi... encore un mot! Je crois devoir vous répéter... Mais où diable allez-vous? Qu’allez-vous faire? C’est une véritable provoca...
Le reste se perdit dans un murmure confus, car le psychiatre venait de refermer la porte. Sa dernière vision fut d’un Clergerie si béant de stupeur, que, dans le tumulte de ses pensées, il eut le sentiment vague d’une erreur commise, ce pincement du diaphragme particulier aux distraits, lorsqu’une présence étrangère, à peine distincte, déjà s’impose à leur songe. Mais le système d’images demi-délirantes que la fureur et la déception avaient formé un moment plus tôt restait trop cohérent pour ne pas l’emporter, une fraction de seconde du moins, sur le témoignage même des sens. A ce retard presque imperceptible, à la brisure du rythme intérieur, on eût pu sans doute mesurer le progrès de sa démence. Car bien avant que l’intelligence, enfin pétrifiée, ne se fixe pour jamais dans une immobilité monstrueuse, vraiment minérale, et qui fait un si cruel contraste avec la vaine agitation des membres, les images ont une viscosité singulière, s’agglutinent, n’en finissent plus de quitter le champ de la conscience, y laissent une traînée brillante. Et pourtant, cette fois encore, le geste de La Pérouse devança la pensée, en sorte que son attitude fut réellement celle d’un étourdi qui s’est trompé de porte et se retrouve dans la pénombre d’une bibliothèque aux volets clos, quand il croyait déboucher sur un jardin. Sa voix seule l’eût trahi, peut-être.